Méditation : Prière de la Passion (No 74 – série 2022-2023)

Image par Dean Moriarty de Pixabay

Évangile du Jeudi 17 novembre 2022 – 33e semaine du temps ordinaire (tiré du Prions en Église et pour les personnes qui voudraient s’abonner au Prions)

« Ah ! si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix ! » Lc 19, 41-44

En ce temps-là, lorsque Jésus fut près de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle, en disant : « Ah ! si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix ! Mais maintenant cela est resté caché à tes yeux. Oui, viendront pour toi des jours où tes ennemis construiront des ouvrages de siège contre toi, t’encercleront et te presseront de tous côtés ; ils t’anéantiront, toi et tes enfants qui sont chez toi, et ils ne laisseront pas chez toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait. »

Méditation

Quand nous nous mettons en prière, consciemment ou inconsciemment, nous cherchons un temps de repos et de paix, un temps d’intimité, un temps où nous goûterons l’amour de Dieu. J’oserais presque dire que nous avons un regard romantique sur la prière. Mais, au-delà des distractions habituelles, il existe une forme de prière dont on ne nous parle rarement et qui, pourtant, a marqué la vie de nombreux saint.e.s, pour ne pas dire de tous les saint.e.s. Aujourd’hui, cet Évangile nous y confronte : « Jésus fut près de Jérusalem, voyant la ville, il pleura sur elle ».

Le mystère chrétien garde au centre la Croix et la descente aux enfers et se veut une victoire sur les ténèbres et le mal de ce monde. Comme nous en sommes témoins en contemplant Jésus, s’il a tout fait par Amour, Il s’est, toutefois, laissé transpercé par chacune de nos souffrances. Il serait étonnant alors que nous soyons convoqués à la prière par Dieu sans qu’Il nous demande de participer à cette prière où, au lieu de trouver un lieu de repos, nous embrassons le combat, la nuit, la douleur, les ténèbres et que tout notre être pleure avec Jésus.

Cette Jérusalem, comme je l’écrivais à la Méditation 70, est le « lieu symbolique de la rencontre de l’humain et du Divin, lieu à la fois terrestre et céleste ! Lieu même où par la Croix et la Résurrection s’est réalisé le salut humain ! Lieu donc de tous les combats, toujours menacé de ruines ». Chacun.e de nous, nous sommes cette ville assiégée par le mal et, tout ensemble, nous en formons toute la superficie.

Jésus s’approche de plus en plus de cette « prière de la Passion », faite de larmes sur une humanité assiégée, blessée et acculée à la mort. Au coeur de cette prière, nous sommes attaqués par le mal de différentes façons. Premièrement, le mal est mis à nu en nous et nous ne pouvons pleurer que de douleur devant ce mal même que nous avons fait et qui a blessé Dieu, les autres humains et la création. Deuxièmement, il y a cette souffrance qui nous traverse à voir le mal qui embrase la planète et qui frappe tant de personnes. Troisièmement, il y a cette part à la prière de la Passion que le Christ nous demande de partager avec Lui. Car la prière n’est pas un petit lit douillet mais le lieu réel du combat du mal en la grande Jérusalem de l’humanité et en la part en nous de cette Jérusalem.

Nous sommes alors, comme le décrit ce texte, frappés de toute part : « Oui, viendront pour toi des jours où tes ennemis construiront des ouvrages de siège contre toi, t’encercleront et te presseront de tous côtés ; ils t’anéantiront, toi et tes enfants qui sont chez toi, et ils ne laisseront pas chez toi pierre sur pierre ». « Construire des ouvrages de siège », « t’encercler », « te presser », « t’anéantir » et « ne laisser chez toi pierre sur pierre », voilà des verbes très puissants et parlants… et, à la fois, terrifiants au coeur de la prière.

Cette « prière de la Passion » est, j’oserais dire, encore plus essentielle que la prière de quiétude ou d’autres formes pacifiantes de prière. Sa clef, toutefois, est de la vivre en espérance. Comme fruits premiers, elle nous aidera à pleurer nos propres péchés et à faire grandir en nous le repentir du mal que nous avons commis. Elle produira en nous une humilité qui fera fondre cet orgueil si secret du coeur. Elle nous apportera une paix durable, car, en nous, nous apprendrons avec le Christ à détacher tout notre être du mal qui l’habite. Elle nous fera ainsi basculer de cette foi au mal à la foi en la Vie : le Malin n’aura plus, de cette façon, aucune emprise sur nous. Nous aurons très bien appris, au coeur de ce combat, à discerner la voix de la mort de la voie de la Vie et, les reconnaissant l’une l’autre, nous aura été donné le courage de suivre la juste voix.

Un tel chemin fait grandir en nous la sainte crainte de Dieu, celle de saisir un Amour qui nous sauve jusqu’au creux de notre mort, jusqu’au profond de nos enfers. Nous saisissons alors que livrés à notre seule force, le mal aurait une totale emprise sur nous et que notre fin ne saurait être qu’un ensevelissement dans le mal, ce que nous appelons l’enfer, et sans voix de sortie. La « prière de la Passion » est de vivre au coeur de cet ensevelissement, un Amour qui nous sauve. C’est pourquoi elle est si importante pour notre chemin spirituel, car, apprenant la réelle componction, le deuil ou les larmes, nous devenons non seulement vainqueurs avec le Christ mais des témoins privilégiés, au coeur du monde, de cette victoire.

Saint Silouane de l’Athos a vécu cette prière et voici ce qu’il nous en dit : « le Seigneur m’a enseigné à tenir mon esprit en enfer et à ne pas désespérer, et c’est ainsi que mon âme apprend l’humilité »1. Cette non désespérance est cruciale, car, comme le dira saint Jean Chrysostome : Le démon n’a pas entre les mains d’arme plus redoutable que le désespoir; aussi lui faisons-nous moins plaisir en péchant qu’en désespérant »2. Comme l’écrivait saint Paul : « persécutés, mais non abandonnés ; terrassés, mais non annihilés. Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps » (2 Cor 4, 10-12).

La « prière de la Passion » se veut donc un lieu de combat où, par avec et en le Christ, nous pouvons faire couler sur ce monde des fleuves de salut et donner espérance à un monde qui finit par croire que le mal a le dernier mot sur ce monde. En fait, même au creux de l’enfer, nous devons apprendre nous-mêmes à ne pas désespérer et être témoins pour ce monde que l’Amour, la Vérité et la Vie sortiront toujours vainqueurs.

La « prière de la Passion », il ne faut pas la rechercher, car l’orgueil qu’elle doit vaincre prendrait alors plus de place. Il nous faut simplement l’accueillir quand la grâce nous en est donnée et prier alors d’espérance en tenant notre esprit en enfer. Nous devons être toujours attentifs, comme le soulignait sainte Thérèse d’Avila, à ne pas canoniser notre souffrance ou, dit autrement, à faire de la souffrance notre but. La souffrance et le mal ne sont pas des buts, ce qui l’est est de toujours se centrer sur le Christ et, même au coeur du mal, Lui donner foi, amour et espérance.

Stéfan Thériault (stheriault@lepelerin.org)

  1. Jean-Claude Larchet, Saint Silouane de l’Athos, Éd. du cerf, 2001, p. 55.
  2. Idem p. 66.

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